Grand oiseau, vole.

Un premier voyage de trois mois avec deux autres femmes, un second voyage d’un mois auprès d’une association, un troisième voyage de quelques mois, seule. On grandit, on se laisse pousser des ailes, on s’affirme, on croit, profondément. On essuie quelques remarques, toujours. Un geste mal placé, un regard, un sifflement.

En France, les femmes subissent ce harcèlement de rue à chaque pied posé sur l’extérieur. Parce que les hommes sont chez eux dehors et que l’espace leur est dû. Je me suis habituée à être étrangère à mes propres rues, mes propres lieux. Je m’habitue à devoir dévaler les rues le regard sombre, la tête haute et le visage fermé. Parce que je crains qu’on me prenne pour un être fragile avec lequel il est facile de jouer. Je préfère avoir l’air hautaine que naïve. Je sais pertinemment que je ne suis pas la seule femme à agir ainsi. Mais peut importe l’arme que vous utilisez pour vous déplacer librement en France en 2019, elle est vôtre et vous protège. Jusqu’à il y a encore quelques années, je ne craignais pas de marcher seule la nuit dans ma ville, il a suffit de cet homme de trop. Cet homme qui a décidé, alors que je rentrais à pied d’une soirée, de me suivre, de trottoir en trottoir, malgré mes prises de distances, malgré mes accélérations. Cet homme qui a réussi à me transformer en petit oisillon en l’espace de quelques minutes. En larme et tétanisée, je m’étais arrêtée alors que j’apercevais deux autres hommes marcher vers « nous ». Perdue entre « sont-ils avec lui ? » et « rentrent-ils simplement de soirée ? ». Je n’avais pas eu le temps de réfléchir que ces deux hommes avaient pousser l’homme en lui gueulant de me laisser tranquille. Nous avions terminé le chemin à trois, ils m’avaient raccompagné. Je ne me souviens pas de leur visage, de leur allure, du son de leur voix, je n’avais pas pu les regarder en face. J’étais restée tétanisée, tout en marchant près d’eux, pendant qu’ils essayaient de me rassurer.

Parfois je m’en veux de regarder derrière moi quand je marche la nuit, d’éteindre mes écouteurs pour être à l’affût, de vérifier attentivement quand je passe devant des ruelles, de choisir mon chemin en fonction de s’il y a de la lumière ou non, assez d’espace pour fuir ou non. Je m’en veux de laisser les hommes avoir cette influence sur ma vie. De laisser germer en moi cette peur, qui m’empêche de profiter pleinement d’un moment.

Crédit photo : https://pixabay.com


Voyage et patriarcat

En Thaïlande je me suis promenée de jour et de nuit, dans des quartiers vides comme touristiques, vêtue de pantalon ou de short, souriante ou fatiguée, dans la campagne et dans la ville. J’ai toujours vogué dans les rues comme si le monde était à moi et sans me sentir mal à l’aise, en insécurité, jugée, regardée, méprisée. Le patriarcat n’a pourtant pas échappé à ce beau pays et les thaïlandaises subissent sûrement des oppressions. Cependant, la Thaïlande est le premier pays dans lequel un grand vent de liberté ne m’a jamais quitté. Je me demande pourquoi y a t-il ce sentiment pour les femmes voyageant seule au pays du sourire.

Je suis actuellement en Malaisie depuis quelques semaines. Mon premier jour sur une île au nord ouest du pays, je passe devant plusieurs biou-biou, loin des touristes. Il y a ici quelques locaux, des hommes, assis autour d’une table et le visage pas très accueillant. J’ai faim, la cuisinière m’accommode avec son petit plat pour 5RM. Hésitante mais armée de ma plus grande assurance, je m’assieds près de ce groupe d’homme. Ces hommes, tout à fait respectueux, l’un d’eux me demande même d’où je viens puis me répond qu’il adore Paris. Mais je sens, contrairement à la Thaïlande, que c’est clairement un groupe d’homme, qui souhaite rester entre homme. Je mange mon petit plat en faisant comme-ci je suis des plus à l’aise, je ne laisse pas place à un quelconque sentiment d’infériorité. La tête haute, je repars avec mon plus grand sourire. L’oisillon ne s’est pas réveillé.

Aucun sentiment d’insécurité ou de danger ici, mais je ne sais pas pourquoi, j’étais mal à l’aise.

Alors que je rejoins la plage, je réfléchis à pourquoi j’ai eu ce sentiment. Pourquoi est-ce que des personnes fumant une cigarette autour d’un verre m’ont fait cet effet. Un groupe de femme ne m’aurait jamais provoqué cela.

Aujourd’hui je suis à GeorgeTown, petit coin sur une presque île sur la côte ouest de la Malaisie. Ici il fait bon vivre, il fait toujours beaucoup trop chaud mais le coin est inspirant. En l’espace de deux jours, j’ai le droit à deux remarques sur mon physique et un sifflement. Sur le moment, je ne laisse pas ces événements m’atteindre, parce que sinon la colère et la tristesse m’envahissent et je refuse que des hommes modifient la perception de mon voyage. L’oisillon ne s’est pas réveillé. Mais il est évident que ces remarques ne me poussent pas à rester davantage, à me sentir respectée dans cet environnement. Je ne sais pas pourquoi j’ai eu ce sale sentiment dans les deux premières villes en Malaisie alors qu’en Thaïlande, c’était inexistant.


Pourquoi tu ne pars pas avec un homme ?

Mon premier soir à GeorgeTown, je me promène dans le quartier indien. Pas beaucoup de touriste, beaucoup d’homme préparent à manger dans leur biou-biou et des vendeurs restent plantés devant leur magasin. Lorsque j’arrive dans le quartier, au loin, avant d’y pénétrer, j’aperçois toutes ces couleurs et des groupes d’hommes qui dînent. Comme ma première fois sur l’île précédente, je suis hésitante. Je couvre mes bras avec mon petit foulard, je garde la tête haute et j’avance. Je déambule dans les rues, aperçois de temps à autre des couples de touriste, je me dis que ces femmes semblent très à l’aise, peu vêtues et ne se posent pas trente-six questions. Moi, je suis sur mes gardes, je n’entre pas dans des rues peu fréquentées et me contente de cinq ou six rues à arpenter. En écrivant ces lignes, je réalise que ce sentiment est sûrement dû aux quelques remarques reçu dans la journée. Peut-être avaient-ils réussi à réveiller l’oisillon.

C’est à ce moment précis que je me dis que je pourrais davantage profiter et être moins sur mes gardes si un homme m’accompagnait. Triste pensée non ?

J’ai grandi en entendant que je devais faire attention aux hommes, qu’ils n’étaient pas toujours bienveillants. J’ai grandi en entendant que je devais faire attention à ma manière de m’habiller et aux rues que je fréquentais. J’ai grandi avec des parents souhaitant la sécurité pour leurs trois filles. Désolée papa, maman, mais je ne vais pas changer. Ce sont eux, les hommes qui vont devoir s’améliorer. De toute manière c’est soit eux, soit moi. Il n’y aura plus jamais de place pour l’oisillon.


Nous sommes bientôt en 2020 et toutes les femmes doivent avoir le droit d’admirer un beau paysage, de contempler une rue, d’escalader une montagne, de se reposer sur une plage, d’être bouche-bée devant une cascade, de prendre un bus de nuit, de marcher avec un sac à dos trop lourd, d’échanger avec des locaux, de manger un plat local, de se balader dans la campagne et de rester debout devant un grand building, de naviguer sur l’océan, d’attendre un coucher de soleil et un lever de soleil. Les femmes aussi ont droit à leur part d’aventure, de découverte de soi, d’exploit et de prise de confiance en soi. Nulle n’a besoin d’un homme pour se sentir en sécurité. Je sais pertinemment que ce n’est pas facile de partir seule quand on est une femme, nous avons toutes un passif, une éducation et des discriminations différentes parfois en plus d’être des femmes. Mais il est primordial de ne pas laisser le patriarcat nous guider et nous enfermer. Le monde est à nous. J’entends souvent que je suis très courageuse de me lancer seule dans cette aventure de quelques mois. A vrai dire, je ne sais pas si c’est du courage ou mon esprit de défi qui porte mon projet. Je déteste garder des barrières devant moi, je suis née pour les exploser.

J’aspire à ne plus avoir ce sentiment de ne pas être à ma place lorsque je suis entourée d’homme, peu importe le pays où je suis. Je ne sais pas combien de temps cela prendra, mais ça arrivera.

2 commentaires sur “Grand oiseau, vole.

  1. Tu as entièrement raison. Le patriarcat a fait et fait encore beaucoup de dégâts. Il ne faudrait pas laisser les craintes, voire la peur s’installer. Chaque femme se doit de combattre, à sa manière, toute attitude irrespectueuse d’un homme que ce soit un regard, un geste ou une parole, et bien entendu toute agression. C’est difficile mais il ne faut pas lâcher prise car on agit pour nos enfants aussi.

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