Philippines, itinéraire de voyage et rêveries

cebu

INCONFORT

Je me souviens tant de mes premières heures dans ce pays, plongée dans l’inconnu. Je me souviens de la nuit, du ciel sans étoile, des rues sombres, de l’odeur des déchets qui jonchent le sol, de l’architecture rude et des chiens trop maigres qui aboient. Je me souviens tant de ces enfants dormant par terre entre deux voitures, la chaleur étouffante faisant macérer la crasse et ces gens travaillant dans les rues, vendant, cousant, réparant, préparant tout ce qui pouvait apporter le moindre pesos. Je me souviens de l’inconfort coulant dans mes veines à ce moment précis, installer confortablement dans mon taxi pour mon trajet vers l’auberge depuis l’aéroport.

Pleine de questionnement sur ce que vont soulever chez moi 30 jours aux Philippines, je m’endors entre l’appréhension et la soif d’ailleurs. Au petit matin, je découvre Cebu sous un soleil de plomb, je me laisse happer par des enfants qui traînent, me mendient de l’argent, me demandent ce dont j’ai besoin, me suivent jusqu’au 7 Eleven. Je demande à la jeune fille derrière le comptoir une carte Sim, cherche dans ma poche 800 pesos et lui laisse la monnaie. Les enfants me tournent autour, réclament de l’attention, s’organisent pour recharger ma carte Sim. Ils prennent les choses en main, c’est l’objectif de la journée : aider la blanche à recharger sa carte Sim payée trop chère.

Je me balade dans les rues, je n’ai pas pris le temps en amont de me renseigner sur ce qu’il y a à vivre dans la ville de Cebu. Je me laisse donc déambuler dans les ruelles, pas un pète d’ombre ici, j’étouffe. Je suis la seule blanche, les locaux font leurs affaires : travailler, aller à l’école. La pauvreté m’explose à la gueule, certaines personnes vivent dehors, ça se voit aux visages creusés, aux corps éraflés. Leurs petites affaires installées autour d’elles sur les trottoirs. C’est flagrant, c’est partout. Ici il n’y a pas d’installation anti-sdf, il n’y a que des gens qui galèrent. C’est visible.

Avant d’être une rencontre avec l’autre, le voyage est une rencontre avec soi.

De retour à l’auberge, je demande à la gérante comment rejoindre Moalboal. Le trajet à pied pour me rendre à la gare routière me conforte dans mon ressenti premier, je ne suis pas à l’aise dans cette grande ville criante. Le sac à dos qui érafle les épaules, la sueur qui coule sur le dos, la foule monstrueuse, la circulation à mille sens et cette nouvelle langue que je ne connais pas, avec laquelle j’ai l’impression que les gens hurlent plus qu’ils ne parlent.

MOALBOAL

VIVES PROFONDEURS

Des voyageurs m’ont avertie sur les Philippines, « si tu ne conduis pas, tu n’iras pas très loin ». Dans mes souvenirs, la dernière fois que j’ai tenu un scooter entre mes mains, j’avais 13 ans et il s’est écroulé sur moi, à l’ombre de mes tours.

Je ne sais pas si j’ai le cran pour chevaucher un deux roues, mais assez pour demander à deux hollandais dans mon auberge si je peux me joindre à eux pour une petite expédition sur l’île dont ils m’avaient parlé. Bien accrochée à l’arrière du scooter, l’air frais qui décolle mes mèches de cheveux du visage, le paysage au mille nuances de vert, je discute de choses et d’autre avec ce grand hollandais. Il me parle de Paris, je lui parle d’Amsterdam, il me parle de vin, je lui parle de pute. Mon accent à couper au couteau se retrouve bousculé par l’état des routes, je manque de rejoindre le ciel puis la terre, à coup de trous et de cul-de-poule sur le trajet. Moalboal est un petit coin des Philippines connu pour ses eaux qui transportent dans un lointain, il suffit de nager quelques mètres pour se retrouver nez à nez avec des tortues de mers et des gigantesques bancs de sardines. Nous nous arrêtons près d’une plage, les casques abandonnés sur le scooter, nous descendons quelques mètres afin de nous poser sous le soleil brûlant. Pleine d’entrain, vêtue de mes plus beaux chaussons de mer et de mon tuba, j’enlace l’océan. Le corail au multiple couleur me fascine, le vivant à mes pieds, il faut faire preuve de maintien sur les premiers mètres pour ne pas frôler les coraux qui recouvrent le sable. Une tortue apparait dans mon champs de vision, je ne suis pas prête, non je ne suis pas prête ! Je recule, j’ai peur de la toucher, j’ai peur qu’elle me touche. Je recule, je maintiens mon corps pour ne pas frôler les coraux. La tortue semble virevolter sous l’eau, à la recherche de nourriture. La tortue est apaisée, elle ne vacille pas à la vu de ma grosse tête bouffie par le tuba. C’est fascinant. Alors que je ne m’y attends pas, une main la touche. Qui est donc ce conard qui ose toucher un animal sauvage ? Un américain à l’accent trop prononcé qui croit que le monde lui est dû. Je décide de m’éloigner de la rive, à la recherche des bancs de sardine. Je nage droit devant moi, toujours le visage sous l’eau. Et là, c’est la chute. Le vide sous les pieds, les obscurs profondeurs de l’océan sous ma petite personne. Effrayée, je recule, j’ai besoin de voir de la terre, du sable, du sol, du balatum, c’que vous voulez ! À cet instant précis, j’ai besoin de plein sous les pieds. Se créer là une sorte de défi entre l’océan et moi-même, l’affrontement. Vais-je réussir à plonger mon corps dans son antre ? Silencieuse, obscur, vide, profonde, lointaine. Je reste de longues minutes dans cet entre-deux, entre les deux mondes. Un pied près de la terre, un pied dans le vide. Pleine de courage, je me balance dans son ventre, l’océan me reçoit sans broncher. Quelques secondes me suffissent pour rebrousser chemin, pas assez sereine dans le clair obscur. Je patauge, je patiente, je ne sais pas ce que je cherche, puisque l’océan ne va pas se mettre en quatre pour ma petite personne. J’aperçois quelques sardines, je nage davantage pour me joindre à elles. Elles sont vives, se multiplient, j’avance toujours. En l’espace de quelques secondes, je me retrouve entourée de plusieurs bancs de sardines, si nombreuses. Les bancs virevoltent entre moi, se fraient chemin. C’est qu’elles ont à s’atteler : le marché, l’école, le travail. Le quotidien les guettent et je m’incruste dans leur vie. Les bancs de sardines m’entourent, les faisceaux de lumière du soleil dans l’océan magnifient le spectacle. Je reste sereine puisque je ne plus seule dans l’océan. La sensation de fierté m’envahie, petite humaine plongée dans le vide de la terre.

APPRENTISSAGE ET EAUX PLUS CLAIRS QUE MON AVENIR

Tenir avec souplesse et fermeté le guidon, ne pas vaciller entre la gauche et la droite, regarder droit devant soi. Je dois apprendre à conduire un scooter. J’ai réussie à l’éviter dans les trois pays précédents, mais les Philippines ne me feront pas de cadeau. Je vais devoir affronter les routes goudronnées, sableuses, boueuses, trouées, cassées. Les routes qui ne laissent pas place à l’hésitation, le manque d’éclairage, les locaux qui te repèrent de loin, les touristes sans casque en quête de liberté. Je rencontre un jeune français, C; nous nous rencontrons près de sa guesthouse et je loue un scooter pour 300 pesos. Nous voulons nous rendre à la cascade Kawasan à environ 20km d’ici, il ne peut m’emmener car un ami ne conduisant pas l’accompagne déjà. Je me retrouve nez à nez avec le bolide, déjà marqué par les précédents touristes. C et moi allons sur la route parallèle à l’axe principal, quelques indications données, une petite dose de confiance en soi, en les autres et en la vie et je roule vers Kawasan Falls.

Le chemin de randonnée pour rejoindre Kawasan depuis notre arrêt en scooter est féerique, vert, enchanteur. Nous longeons des chemins humides, plus nous avançons plus nous entendons le son de l’eau, cette eau dont nous rêvons tant. On s’enfonce dans la forêt tropicale et nous commençons à rencontrer le bleu de l’eau qui me fascine déjà, je n’ai pourtant encore rien vu. Nous grimpons, glissons parfois, escaladons des marches trop pourries, longeons des ponts de bois, entre cette multitude de verdure et d’humidité. Nous arrivons au premier spot, une eau bleue laiteuse, je n’ai jamais vu ça. Comment la nature peut-elle créer une telle beauté ? Je me jette dans le bassin, me dirigeant vers la cascade, je roule mon corps entre ces eaux peu profondes. Sur le dos, je me laisse voguer, le regard vers le ciel. Nous décidons de grimper un peu plus afin de découvrir de nouveaux spots, on y trouve un énorme bassin où se suspend une corde. Vais-je balancer mes grosses fesses dans ce précieux lait bleu ? Je donne 10 pesos au jeune philippin à qui semble appartenir cette corde. Je n’ai aucun force dans ces deux bras pas assez musclés mais je me balance et plonge dans ma tasse favorite. Ça caille ici ! Les roches et falaises permettent de sauter, glisser à différentes hauteurs. Mais si tu as lu les articles précédents, tu sais que la hauteur n’est pas trop à mon goût, je me contente donc d’admirer les gens se fracasser les corps à 10 000 lieux sous les mers.

Voyager c’est accepter de voir ce qu’il y a à voir, être touriste c’est voir ce qu’on est venu voir.

Je ne suis pas restée dans la ville de Cebu car je refusais de voir. Refuser de voir ce qu’il y a à voir : la pauvreté et l’exclusion. Jeune femme française que je suis, je n’ai pas su tenir debout face aux être humains à genoux. Les humains par terre dormant, mangeant, vivant à même le sol. Sur le trottoir en face de ton auberge, sur le trottoir en face de ton restaurant, sur le trottoir en face de ton taxi. Je me suis sentie violentée par la violence de la vie de certains philippins de Cebu City. Quel sentiment t’envahissent lorsqu’un gamin te demande 5 pesos ? Quel sentiment te fait vaciller lorsqu’une mère nourrie son enfant alors qu’elle tient à peine debout ? Quel sentiment prend possession de toi lorsque certains locaux te regardent en étant la riche du périmètre ? Est-ce la tristesse, la peur, la solitude, la crainte, l’insécurité, la pitié ? La pauvreté de Cebu m’a craché au visage, elle seule sait bien remettre les choses à sa place. Je ne sais pas pourquoi je ne me suis sentie si mal à Cebu, le Maroc et le Kenya où j’ai voyagé regorgent pourtant aussi de certains coins et lieux très pauvres. Affronter seule cette grande ville philippine était peut-être de trop pour ma petite personne ? J’ai préféré fuir à Moalboal, souhaitant rouler en scooter vers de belles randonnées et plonger dans l’océan. Moalboal n’a pourtant pas un PIB explosif, mais peut-être que la misère est moins pénible à la plage.

Philippines, Cebu & Moalboal du 7 janvier au 10 janvier 2020.

5 commentaires sur “Philippines, itinéraire de voyage et rêveries

  1. Magnifique, j’ai kiffer ton article et en plus je penser pas que y en aurait un autre donc j’ai cliquer et lu direct !!!!
    Trooop fascinant et vraiment éprouvant de te lire ! Et tes phrases sont trop bien formés, franchement félicitations ma Baby👌🏾👏🏾📖
    Au plaisir de te lire une nouvelle fois 😘😘

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  2. J’aime toujours autant ton style.
    En ce qui concerne, Cebu c’est l’unique ville, sur un voyage de 8 mois, où je me suis sentie très mal. J’ai pleuré. J’ai déprimé. Je me suis aussi insurgée contre les responsables de cette ville.
    J’adore VOYAGER C’EST ACCEPTER DE VOIR CE QU’IL Y A À VOIR, ÊTRE TOURISTE C’EST VOIR CE QU’ON EST VENU VOIR. Est-ce de toi😉
    Bisous de Michelle
    Il y a un an déjà 🥰

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    1. Tu n’est pas la seule à me faire ce retour sur Cebu … plusieurs personnes m’ont aussi dit qu’ils se sentaient mal à Cebu. Une mini Manille peut-être ?
      J’ai retrouvé cette petite citation dans mon journal de voyage, je l’avais lu sur le mur d’une auberge. 🙂

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